Souvenirs, souvenirs … il y a 50 ans, Saint-Etienne était en pleine ébullition. L’ASSE, reconnue comme l’un des meilleurs clubs français (7 titres entre 1957 et 1974), rentrait dans une autre dimension sur la scène européenne. En battant les polonais du Ruch Chorzow, le 19 mars 1975, sur la pelouse enneigée de Geoffroy-Guichard, les « Verts » se qualifiaient pour les demi-finales de la Coupe d’Europe des Champions. Un niveau jamais atteint en France, depuis le Stade de Reims, finaliste en 1959.
L’équipe était formée de joueurs chevronnés et de jeunes issus du club, recrutés par Pierre GARONNAIRE qui sillonnait la France à la recherche de jeunes talents. Il constituait avec Roger ROCHER, président charismatique, et Robert HERBIN, entraîneur rigoureux, le trio légendaire à la base des plus belles pages de l’ASSE avec, en apogée, la finale de 76 à Glasgow, contre le Bayern de Munich.
La politique du club était de faire confiance à la jeunesse. Chaque saison, HERBIN lançait quelques espoirs dans le grand bain, tous issus de son centre de formation, créé en 1968. Ainsi, lors de la finale de 1976, seuls les deux étrangers (CURKOVIC et PIAZZA) n’étaient pas passés par la filière stéphanoise.
Les matchs des équipes de jeunes étaient scrutés par les supporters qui essayaient de repérer les futurs talents lors des matchs de lever de rideau. Et, alors que les hommes d’HERBIN écrivaient leur légende, les équipes Juniors brillaient en Coupe Gambardella. La promotion des héros de Glasgow l’avait remportée en 1970 (finaliste en 1971). Les générations suivantes ne sont pas passées loin,
sorties deux fois en quart de finale, par Nancy en 74 et Nantes en 75 (3-3, élimination aux tab.).
Dans le groupe, il y avait quelques stagiaires comme VÉZIR, LARIOS, LACUESTA ou BOURY, mais la majorité était constituée de régionaux. Certain espéraient et auraient mérité un contrat stagiaire, mais Pierre GARONNAIRE préféra, à l’époque, privilégier les joueurs qu’il avait recruté, à l’image de Laurent ROUSSEY, phénomène de précocité qui avait défrayé les chroniques lors de sa signature, à l’âge de 13 ans. Finalement, seul Jean CASTANEDA réussira à devenir pro.
Pour les autres, le train est passé sans s’arrêter. Ils reconnaissent volontiers aujourd’hui qu’ils n’avaient peut-être pas le niveau, mais on ne les empêchera pas de penser qu’ils ont été, un peu, une génération sacrifiée à qui l’ASSE n’a pas donné toutes ses chances. A défaut de réussir, ils ont gardé en mémoire les merveilleux moments passés par ce qui constituait une véritable bande de copains. Les hasards de la vie ont fait qu’ils s’étaient perdus de vue. A l’initiative de trois d’entre eux, Dominique FOURAISON, Gérard FERNANDEZ et Jean-Luc GINGÈNE, un appel a été lancé, dans la presse et sur les réseaux, pour reprendre contact.
Lundi dernier, ils étaient 8 à se retrouver à la Brasserie du Stade. Ils ont partagé un bon repas en se remémorant les anecdotes et les matchs disputés, il y a 50 ans ! L’émotion a vite laissé la place à la complicité, au plaisir et à la même camaraderie qui les animait lors de leurs années de Juniors.

Nous nous sommes invité à leur table et avons été les témoins de ce que le sport peut avoir de meilleur. Peu importe les années qui passent, l’esprit d’équipe ne meurt jamais et les souvenirs ne peuvent que le renforcer. L’occasion de découvrir des parcours de vie étonnants, loin des biographies des « divas » du ballon rond, mais ô combien émouvantes. Pas de grandes carrières réalisées, pas de fortunes liées au foot, mais l’amour du maillot vert qu’ils avaient tous revêtu pour la circonstance.
A l’unanimité, l’ensemble du groupe reconnaissait que le plus talentueux d’entre eux était Alain OLLIER. Nous lui avons donné la parole en premier, car son histoire est complètement incroyable.
Alain OLLIER :
« Je suis Auvergnat et j’ai quitté Cournon pour continuer mes études à Saint-Etienne et signer à l’ASSE où je vais rester deux ans. Le club semblait disposer à me faire confiance, mais j’ai décidé de partir. A cela, une raison que j’ai tenu longtemps secrète, mais dont je parle sans détour aujourd’hui. J’ai la phobie de l’avion et, en cas de réussite, j’allais devoir faire des déplacements aériens. J’ai donc annoncé à Robert PHILIPPE que je privilégiais les études et je suis retourné jouer à Cournon. On est monté en Division 3 et, au cours d’un match contre Auxerre, j’ai été contacté par Guy ROUX. L’AJA était alors en Division 2 et je pensais en profiter pour mon affectation militaire. J’ai disputé le premier match contre Thionville et ça s’est bien passé. Le match suivant était à Alès, avec déplacement en avion… Au dernier moment, j’ai simulé une blessure et j’ai déclaré forfait. Je ne pouvais pas me cacher continuellement et j’ai effectué le trajet en avion pour aller à Ajaccio. Ça a été un enfer pour moi et, en plus, le match a été remis.
Pour la seconde fois, j’ai préféré dire stop. Je ne l’ai avoué à Guy ROUX que bien des années plus tard. En fin de saiso n, l’AJA est montée en Division 1 et tous mes équipiers ont eu l’occasion d’y évoluer. J’ai tout de même fait une belle carrière en Division 2, à Louhans Cuiseaux et Montceau les Mines. Je me souviens d’un match à Geoffroy-Guichard : les « Verts » étaient en D2 et on avait perdu 3-0, avec un but splendide de Roger MILLA. Le stade était en ébullition. J’avais été subjugué. Lors de ma carrière, j’ai eu la joie d’affronter beaucoup de grands joueurs qui ont fait un passage en Division 2.
Quelle aurait été ma vie sans cette phobie de l’avion ? On ne le saura jamais. Mais j’ai vécu pour et par le football. Après Montceau, je suis revenu à Cournon comme entraineur-joueur, avec emploi à la mairie. La suite s’est passée à Clermont, puis de nouveau Cournon, avant d’être CTD du Cantal (à Aurillac), puis de diriger le « Pôle Espoir » de Vichy pendant près de 14 ans. Je sais que c’est difficile à croire, mais une phobie ne se contrôle pas. Lors de mes études, j’avais été sélectionné pour la Coupe du Monde universitaire au Mexique : stage à Font-Romeu, puis tarmac de Roissy. Je me suis mis à la fin de la file et au moment d’embarquer, j’ai tourné les talons pour m’engouffrer dans un taxi et rentrer à la maison, laissant l’équipe partir sans moi.
Aujourd’hui, je suis très heureux de revoir tous mes ex-coéquipiers de l’époque. Il faut absolument qu’on se revoit régulièrement, c’est un vrai plaisir. »
En discutant avec les autres, nous nous sommes replongés dans l’épopée des « Verts » 76, … mais coté coulisse. La face cachée des sunlights, les jeunes restés dans l’ombre. Sans aucune aigreur, sans regret, et tous heureux de se retrouver.
Noël SOULIER :
« Je n’ai connu qu’un seul club, l’ASSE, où j’ai signé ma première licence à 8 ans. Je garde un très bon souvenir de mes jeunes années. Nous étions entraînés les jeudis après-midi par les Pros de l’époque, dont Aimé JACQUET ou Robert HERBIN, excusez du peu ! Né en 1956, j’ai fait partie du groupe qui a joué une demi-finale de Coupe Paul-Nicolas (coupe nationale des Cadets) à Nice, et les deux quarts de finale de Coupe Gambardella. Malheureusement, des blessures survenues au mauvais moment m’ont empêché de jouer à Nice et l’un des deux matchs de Gambardella perdus. A l’ASSE, j’ai connu toutes les catégories de jeunes et j’ai joué deux ans avec l’équipe de Promotion d’Honneur. Ensuite, j’ai arrêté le foot pour me consacrer à mon métier de prothésiste dentaire, à Saint-Etienne, ma ville à qui je suis toujours resté fidèle. Aucun regret et surtout une grande joie de se retrouver ensemble près de 50 ans plus tard. »
Dominique FOURAISON :
« Je suis Drômois et ma famille a débarqué à Saint-Etienne lorsque j’avais 10 ans. J’ai eu la chance d’être pris en affection par un voisin qui m’a emmené très jeune voir les « Verts » à Geoffroy-Guichard. J’ai chopé le virus, d’autant plus qu’à l’école de Valbenoîte, on jouait constamment au foot. J’ai joué à Solaure La Rivière jusqu’en cadet, et j’ai été repéré par Mémé SAULNIER. J’ai passé des
tests en fin de saison. A l’époque, les clubs des quartiers devaient envoyer leurs deux meilleurs joueurs pour ces tests destinés à recruter les jeunes talents locaux. J’ai fait partie du groupe qui a disputé la demi-finale de la Coupe de France Cadets, puis les deux quarts de finale de Gambardella. J’espérais bien décrocher un contrat de stagiaire, mais ça ne s’est pas fait. Mes parents sont retournés dans la Drôme et, seul, j’ai eu du mal à concilier le foot, la vie de jeune homme et mes études de droit. Il fallai t que je trouve un job. Mon dernier match a été le lever de rideau d’ASSE – Kiev, en 76. C’est l’unique exemple d’une équipe de moins de 20 ans de l’ASSE ! Elle avait été constituée pour être du même âge que les Russes qu’on rencontrait ce jour-là. Je suis retourné dans la Drôme, j’ai joué à St Donat sur Herbasse, puis à Romans, avant de rejoindre Alain OLLIER à Cournon, en Division 3. De retour chez moi, je suis devenu journaliste au Dauphiné Libéré où j’ai fait toute ma carrière.

Gérard FERNANDEZ :
« J’ai été repéré alors que je jouais à l’ASPTT. Robert PHILIPPE m’a dit d’attendre d’être Junior pour rejoindre les « Verts ». Je n’ai pas disputé la première Gambardella, car il y avait un nombre de mutés à respecter, mais je me suis rattrapé en 75, avec cette demi finale à Nantes qui restera le souvenir le plus fort de ma carrière. Je n’ai pas eu le contrat stagiaire que j’espérais et lorsque je suis parti à l’armée à Lyon, l’ASSE a demandé à l’OL de bien vouloir m’accueillir pour les entraînements. En fait, je n’en ai fait qu’un seul et, ce jour-là, je me suis blessé gravement à la rotule. Les médecins de l’ASSE m’ont ensuite annoncé qu’une opération n’était pas sans risque, mettant fin à tous mes espoirs. J’ai signé à St Maurice de Lignon où jouait SQUITTIERO. Il y avait un bon niveau mais, petit à petit, j’ai perdu la motivation. Le plaisir est revenu lorsque j’ai rejoint les « Franco-Espagnols » en FSGT. On a eu de très bons résultats (champions de la Loire, Coupe de La Loire) et une demi-finale de Coupe de France (perdue aux tirs au but). J’ai même été sélectionné en Equipe de France FSGT. Je travaillais à France Télécom en tant que dessinateur de projets et, suite à une mutation à Montbrison, j’ai signé à l’Olympique Savigneux. Ensuite, j’ai emménagé à Ecotay et je suis devenu l’entraîneur de l’équipe fanion pendant sept ans, suivis de deux ans au Fci. St Romain. J’ai toujours eu la fibre de l’entraîneur et dans tous les clubs où je suis passé, j’ai coaché des équipes. Après quelques années de retraite, je m’y suits remis, il y a deux ans, avec l’école de foot de l’USEM où évoluent mes petits-fils. Une expérience différente mais qui me permet d’assouvir cette passion du foot qui ne m’a jamais quittée. »
Jean Luc GINGENE :
« Je suis arrivé à l’ASSE en 1972 (cadet) par l’intermédiaire de Jean OLEKSIAK qui était mon prof de math au CFA de St Etienne où je préparais un CAP de serrurier. Comme il entraînait aussi les Cadets de l’ASSE, il m’a demandé de le rejoindre. J’ai joué jusqu’à l’âge de 20 ans. C’est alors que j’ai eu une vilaine blessure au mauvais moment, puisque ça se passait plutôt bien pour moi. A part
Jean OLEKSIAK qui a toujours été correct, les dirigeants ne se sont plus intéressés à moi. Je me suis retrouvé tout seul, alors que j’avais démissionné de la SNCF pour le foot. Le club m’avait bien trouvé un petit emploi au Crédit Agricole, mais ce n’était pas suffisant. On s’est fâché et j’ai claqué la porte. Ensuite, j’ai joué quelques saisons au Fc. Montbrison avec MASSARD, puis j’ai rejoint le
« Critérium » de Terrenoire où j’ai évolué jusqu’à 41 ans. J’ai travaillé à l’Office des HLM de Saint-Etienne, puis de La Loire, jusqu’à mon départ à la retraite. Même si ça c’est mal terminé, je garde de très beaux souvenirs de mon passage chez les « Verts », et surtout de ce groupe. On était de vrais copains et très solidaires, bien que venant d’horizons complètement différents. Ça fait bizarre, mais
tellement plaisir, de se retrouver après toutes ces années. »
Jean Luc GIRARD :
« Je jouais au Fc. Montbrison quand, lors d’un match contre l’ASSE, ils m’ont proposé de les rejoindre. J’ai donc signé chez les « Verts » à l’âge de 17 ans, en Juniors. J’y suis resté trois ans et j’ai eu la joie de jouer ce quart de finale de Gambardella contre Nantes. Comme l’ASSE n’a pas souhaité me garder, je suis retourné à Montbrison où j’ai évolué en compagnie d’autres anciens
Verts, comme MASSARD et SOULIER. Je garde d’excellents souvenirs de mon passage à l’ASSE, avec des coachs comme Jean OLEKSIAK ou Robert PHILIPPE. C’est vraiment là que j’ai découvert la définition de l’amour du maillot et de la solidarité d’un groupe. J’ai encore des frissons quand je pense aux matchs de lever de rideau, avant les matchs de Coupe d’Europe : c’était exceptionnel ! J’ai arrêté de jouer car mon métier dans la logistique et le transport nécessitait trop de déplacements. Je demeure toujours dans le coin et quand j’ai lu l’article du journal évoquant les retrouvailles de cette génération, j’ai tout de suite répondu avec grand enthousiasme. »
Pascal DALMAZON :
« J’ai signé à l’ASSE en 1967 à l’âge de onze ans et j’y suis resté jusqu’en 1979. Un long bail jalonné de beaux souvenirs. Je me souviens très bien de la demi-finale de coupe Cadets perdue (1-2) au stade du Ray, à Nice, car c’est moi qui avait marqué le but stéphanois. Par contre, j’ai raté mon tir au but contre Nantes en Gambardella, tout comme, d’ailleurs, LACUESTA et LARIOS qui ont jouaient avec nous. J’ai une pensée particulière pour le coach, Louis VERNAY, qui s’est occupé de nous. On s’est trouvé à une époque charnière avec la réorganisation du centre de formation et l’arrivée de nombreux joueurs de toutes les régions , dont un contingent venu du Sud, en même temps que Laurent ROUSSEY. Les régionaux ont été un peu oubliés, pourtant on avait certaines qualités. Le groupe s’était perdu de vue au fil des ans et ça fait vraiment plaisir de se retrouver. Après l’ASSE, j’ai joué à St Genest Lerpt, puis en « corpos » avec mon employeur, BNP Parisbas, à Roanne où j’avais été muté. J’ai raccroché les crampons à 44 ans,
les jeunes courraient beaucoup trop vite pour moi. »
Bernard KONIK :
« Je suis né dans une famille de « footeux » : mon père a longtemps été dirigeant à Côte Chaude et j’ai un oncle, Stéphane KONIK, qui a évolué au Fc. Metz et à Talange, en Division 3, avec des pointures comme ZWUNKA ou BATTISTON. Pour ma part, j’ai joué à Jonzieux et à l’ASPTT, mais parallèlement, j’étais licencié au CASE Athlétisme avec lequel j’ai été champion de France Juniors du 4
x 100 mètres. Les dirigeants qui connaissaient bien Louis VERNAY, lui ont parlé de moi. J’ai fait un match d’essai et j’ai marqué trois buts ! Ils m’ont dit OK mais je ne suis resté qu’une seule saison. On nous avait dit que le club comptait sur 5 d’entre nous et finalement, les promesses n’ont pas été tenues. Ensuite, je me suis consacré à mes études : j’ai exercé comme dessinateur à la DDE, avant de
monter ma propre entreprise. J’ai eu l’occasion, bien plus tard, lors de rencontres professionnelles, d’évoquer cette période avec Roger ROCHER. Il avait reconnu que notre génération avait été quelque peu sacrifiée dans l’euphorie de la période faste de l’épopée européenne. Mais aucun regret et quel plaisir de se retrouver aujourd’hui tous ensemble. »
